03.08.2026

Travail numérique et politiques de syndicalisation : les travailleuses au Liban et en Égypte

Au Liban comme en Égypte, le travail numérique attire les femmes avec la promesse de la flexibilité, puis extrait leur travail, en reporte les coûts sur elles et les disperse au sein d’une main-d’œuvre incapable de s’organiser. Le droit d’adhérer à un syndicat existe formellement dans les deux pays, mais il a été conçu pour un lieu de travail partagé que ces femmes n’auront jamais. Cet article examine le fossé grandissant entre les droits formels du travail et les conditions qui rendent leur exercice impossible.

Horaires flexibles ou travailleuses flexibles ?

La participation des femmes au marché du travail dans la région SWANA est la plus faible de toutes les régions du Sud global, atteignant environ 20 %, contre 65 % en Afrique subsaharienne, 51 % en Amérique latine et dans les Caraïbes, et 33 % en Asie du Sud. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi l’économie numérique attire les femmes vers le travail rémunéré. Pour de nombreuses femmes travaillant à distance, l’économie des plateformes promet une flexibilité quant aux horaires et aux modalités de travail, leur permettant de générer un revenu tout en continuant à assumer les responsabilités de care qui leur sont attribuées au sein du foyer.

Cette flexibilité a cependant un coût. L’économie des plateformes maintient les femmes dans un état de disponibilité permanente. Les employeur·euses attendent d’elles qu’elles soient joignables à toute heure, bien au-delà de tout horaire de travail défini, et les femmes finissent par effectuer leur travail de care non rémunéré au même moment que leurs tâches rémunérées.

De cette manière, elle brouille davantage une frontière déjà fragile entre travail rémunéré et travail non rémunéré. Au lieu d’élargir l’accès des femmes à la sphère publique, le travail numérique a multiplié les exigences qui pèsent sur elles dans les deux sphères simultanément. Une femme active se réveille avec une liste de tâches professionnelles, de travaux ménagers et de responsabilités de care, réparties de manière inégale selon la classe sociale et l’organisation du foyer. Elle passe continuellement d’un rôle à l’autre, se rendant disponible sans interruption pour répondre à des demandes multiples qui sollicitent son temps.

L’économie des plateformes a également créé de nouveaux obstacles à l’organisation collective des travailleur·euses. Dans l’économie conventionnelle, les salarié·es contestent les conditions de travail abusives en s’organisant collectivement, s’appuyant sur leur présence physique commune dans un même lieu de travail. Le travail numérique fragmente au contraire la main-d’œuvre en individus isolés qui se connaissent rarement et disposent de peu de possibilités pour s’organiser au sein d’une même entreprise. Le résultat n’est pas seulement une absence de protections institutionnelles, mais une structure qui prive les travailleur·euses des conditions mêmes qui rendent l’organisation collective possible. Comme le montrent les études de cas ci-dessous, les travailleuses au Liban comme en Égypte sont confrontées à cette fragmentation, à laquelle s’ajoutent des obstacles juridiques propres à chaque pays, aggravés par l’informalité de leur travail et par la double charge imposée à la fois par les employeur·euses et les familles.

Les femmes libanaises dans un contexte politique fragmenté

Le système néolibéral qui gouverne l’économie libanaise depuis la fin de la guerre civile a limité la création et l’activité des syndicats indépendants. Contrairement à l’adhésion aux ordres professionnels, l’affiliation à un syndicat est facultative, et la création d’un syndicat nécessite une autorisation préalable du ministère du Travail, une exigence que les défenseur·euses des droits des travailleur·euses dénoncent depuis longtemps comme une atteinte à la liberté d’association et un moyen de contrôle étatique sur la formation des syndicats.

Les travailleur·euses qui cherchent à s’organiser font souvent face à des risques considérables. Si la législation libanaise n’autorise pas explicitement le licenciement pour activité syndicale, les protections contre les représailles antisyndicales demeurent limitées. Les défenseur·euses des droits du travail soulignent que seules les personnes élues à la tête des syndicats bénéficient d’une protection claire contre le licenciement, laissant de nombreux·ses travailleur·euses exposé·es aux pressions ou aux représailles patronales durant les efforts d’organisation collective. Pour les travailleur·euses des plateformes, déjà dispersé·es et qui se rencontrent rarement, cette fragmentation rend l’action collective encore plus difficile.

Les chiffres illustrent l’étroitesse de la marge de manœuvre dont disposent les femmes. En 2019, seules 29,3 % des Libanaises occupaient un emploi, et 55,3 % de ces employées travaillaient dans le secteur informel. De nombreuses femmes se retrouvent ainsi sans aucun ancrage institutionnel à partir duquel revendiquer leurs droits. Les travailleuses des plateformes font face à un défi supplémentaire : une grande partie de leur activité demeure informelle et difficile à contrôler. Certaines réformes récentes ont commencé à combler une partie de ces lacunes. La loi n° 3/2025 reconnaît officiellement le travail à distance et étend les protections du droit du travail aux travailleur·euses à distance, à temps partiel et saisonnier·ères. Toutefois, d’importantes interrogations subsistent quant à sa mise en œuvre, son application effective et l’accès réel à la protection sociale, en particulier pour les personnes travaillant dans les secteurs les plus informels de l’économie numérique.

Face à cette situation, les femmes ont commencé à mettre en place des réseaux informels et des mécanismes d’entraide afin de répondre à des besoins que les employeur·euses et les institutions publiques ne prennent souvent pas en charge. Elles mutualisent des ressources, partagent des connaissances et apportent un soutien concret pour accéder à des opportunités professionnelles. Ces initiatives ne constituent pas des instruments de grève ou de mobilisation collective, mais des structures quotidiennes de survie destinées à combler les lacunes laissées à la fois par les employeur·euses et par la loi. L’espace limité mais réel dont bénéficie la liberté d’association au Liban laisse juste assez de place à ce type d’organisation informelle, alors même que les obstacles juridiques et administratifs à la création de syndicats formels demeurent considérables.

Les femmes égyptiennes entre informalité et autoritarisme

Le travail numérique des femmes en Égypte ne diffère pas fondamentalement du cas libanais, même si les obstacles prennent une forme différente. Le travail informel représente 63,5 % de l’ensemble de l’emploi féminin en Égypte, tandis que le taux de participation des femmes au marché du travail ne s’élève qu’à 17 % des femmes en âge de travailler. Ces chiffres révèlent un modèle structurel d’exclusion et d’exploitation : les femmes sont orientées vers des formes de travail informelles et instables, moins rémunératrices et beaucoup plus précaires.

Les Égyptiennes se tournent de plus en plus vers le travail en ligne, notamment le freelancing, le travail à distance, la création de contenu et la vente de biens à travers des plateformes numériques. Loin d’éliminer la précarité, le travail numérique en redistribue souvent les coûts. Les travailleuses assument elles-mêmes les dépenses liées à la production, notamment l’équipement, la connexion internet et les outils nécessaires au maintien de leur activité. Les plateformes et les intermédiaires captent la valeur produite tout en transférant le risque économique vers les travailleuses.

L’action collective est également limitée par l’architecture juridique qui régit l’organisation syndicale. La loi n° 213/2017 organise les syndicats en Égypte selon une structure hiérarchique qui commence au niveau des comités syndicaux d’entreprise, lesquels doivent ensuite être regroupés au sein de syndicats généraux puis de fédérations nationales. Cette organisation s’accompagne de seuils élevés d’adhésion et d’exigences administratives importantes qui façonnent les conditions de création des syndicats et limitent fortement la capacité des travailleur·euses précaires et employé·es dans le secteur informel à s’organiser collectivement.

En 2024, des travailleuses ont mené une grève contre l’entreprise Wabareyat Sammanud afin d’exiger l’application du salaire minimum. L’État a répondu par la répression, menaçant leurs emplois et procédant à des arrestations pour mettre fin au mouvement. De tels épisodes mettent en lumière l’intersection entre précarité économique et gouvernance restrictive du travail, où des droits formels existent mais restent extrêmement difficiles à exercer dans un contexte marqué par l’informalité et le contrôle étatique.

Le résultat est un système de travail dans lequel le travail des femmes est à la fois indispensable et structurellement sous-évalué. Le travail numérique et informel élargit les possibilités de générer un revenu, mais il le fait dans un cadre qui limite le pouvoir de négociation collective et renforce les formes individualisées de précarité.

La fausse promesse de la « flexibilité »

Le coût le plus profond de l’économie des plateformes ne réside pas seulement dans ce qu’elle extrait des femmes, mais dans ce qu’elle leur retire : la capacité d’agir collectivement. La flexibilité disperse les travailleuses et travailleurs, l’informalité les rend invisibles, et des législations du travail conçues autour d’un lieu de travail partagé privent les travailleur·euses numériques de toute véritable possibilité de négociation collective. Le résultat est une main-d’œuvre essentielle à l’économie mais structurellement incapable de négocier ses propres conditions de travail.

Ce dont nous avons besoin n’est pas d’un modèle prédéfini d’organisation collective, mais d’une véritable ouverture permettant l’action collective à partir des réalités du travail numérique, déjà fragmenté, informel et médié par les plateformes. C’est uniquement à partir de ces conditions que les travailleur·euses pourront transformer des expériences dispersées en revendications communes, et faire des formes ordinaires de leur travail la base de revendications collectives concernant leurs propres conditions de travail.

Asmaa Elmalky est juriste spécialisée en droit de l’environnement et dirige le département de recherche de l’Egyptian Foundation for Environmental Rights. Elle est titulaire d’un LL.M. en droit international et comparé de l’American University in Cairo.
 

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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