30.04.2026

L’économie de la survie : sur le travail derrière les guerres du Liban

Le Liban a été bombardé à travers plusieurs générations. À chaque fois, les décombres sont comptés mais le travail de survie ne l’est pas. Cet article porte sur le travail qui n’apparaît jamais dans les statistiques et sur les corps qui ont toujours été contraints d’en absorber le coût.

Vivre la guerre est un effort continu pour rester en vie. Au Liban, les personnes portent les marques de ce travail dans leurs corps, gravées en elles à travers des cycles répétés de violence. Les guerres ne détruisent pas seulement les corps; elles multiplient aussi le travail nécessaire à la survie des peuples et des sociétés. Du travail est requis non seulement pour faire la guerre, mais aussi pour soutenir la vie de celles et ceux qui la vivent.

Des institutions entières existent pour compter les roquettes, les frappes aériennes, la production d’armes, les pertes de PIB; pour rendre la destruction lisible et rentable. Mais il n’existe aucune statistique ni indice pour mesurer la survie et le deuil d’un pays bombardé sur plusieurs générations, les heures passées en déplacement, le deuil des terres et des vies perdues, ou le labeur émotionnel consistant à maintenir les foyers debout. Tout cela échappe aux cadres existants de mesure du coût de la guerre sur la productivité humaine. L’économie formelle dépend de ce travail tout en refusant de le nommer. Cet article insiste pour le faire.

Le travail du déplacement

Au cours des deux premières semaines de la reprise de l’agression israélienne contre le Liban le 2 mars 2026, l’ampleur des ordres d’évacuation forcée a atteint un niveau jamais connu dans l’histoire du pays. Israël a ordonné l’évacuation complète du Liban-Sud jusqu’au fleuve Zahrani, une zone couvrant plus de 1470 kilomètres carrés. En même temps, un autre ordre d’évacuation a été émis pour l’ensemble de la banlieue sud de Beyrouth, la zone la plus densément peuplée de l’aire métropolitaine de Beyrouth.

En deux semaines, plus d’un million de personnes ont été déplacées.

Mais ces chiffres ne disent rien du travail imposé à cette population. Plus d’un million de personnes ont été contraintes d’emporter leur vie, de quitter leurs quartiers en voiture ou à pied en emportant ce qu’elles pouvaient, de trouver un endroit où s’abriter, de s’adapter à une vie dans une école, une tente ou une voiture, et de reconstruire une forme de routine dans des conditions conçues pour priver les gens de leur dignité. Tout cela en gérant non seulement leur propre peur, mais aussi celle de toutes les personnes qui dépendent d’elles.

Le travail du déplacement ne s’arrête pas au départ du domicile. Une fois déplacées, les personnes doivent laver leurs vêtements, cuisiner et se laver dans des lieux qui ne sont pas conçus pour cela. Le travail domestique persiste même sans maison, il devient simplement plus difficile et plus chronophage. Pour certain·es, cela signifie retourner brièvement dans des quartiers sous bombardement actif pour faire une lessive ou prendre une douche. Pour d’autres, cela signifie étudier tout en surveillant les ordres d’évacuation sur les réseaux sociaux, ou préparer un repas tout en restant prêt·es à fuir à tout moment. Survivre en situation de déplacement n’est pas une pause de la vie ordinaire. C’est la vie ordinaire, dans des conditions beaucoup plus lourdes.

Le travail du deuil

Depuis le 2 mars 2026, Israël a tué plus de 2000 personnes et blessé des milliers d’autres au Liban. Si l’on remonte à octobre 2023 – lorsque Israël a commencé une campagne de destruction dite « contenue » dans le sud du Liban – le nombre de morts dépasse les 6000.

Ce ne sont pas des chiffres abstraits. Ce sont des personnes tirées des décombres par leurs voisin·e·s et leurs proches, de bâtiments encore debout une heure plus tôt. Elles ont été transportées vers des hôpitaux débordés, parfois identifiées dans des couloirs, et enterrées selon les moyens limités de leurs familles. Et tout cela – la recherche, le transport, l’identification, le deuil – a été accompli par des personnes qui ont dû ensuite retourner à leur routine quotidienne.

Le travail de la mort en temps de guerre repose sur celles et ceux qui survivent, et il est incessant. La guerre ne s’interrompt pas le temps de faire son deuil. Les personnes pleurent tout en essayant d’éviter les dangers, de prendre soin des autres et de maintenir un semblant de normalité. L’énergie que cela requiert est immense, mais largement invisibilisée.

Le travail de la vigilance

Le Liban ne dispose d’aucun système d’alerte rapide à l’échelle nationale. À la place, il existe une communauté de personnes qui échangent constamment des informations: des groupes WhatsApp qui ne s’arrêtent jamais, des voisin·e·s tirant en l’air pour signaler des frappes aériennes imminentes, et des individus suivant en continu les actualités locales et les réseaux sociaux pour rester informés et informer les autres des menaces à venir. Il s’agit d’une infrastructure collective mais épuisante, faite uniquement d’attention humaine et de corps humains, et qui constitue, à toute évaluation honnête, un travail.

Les corps au Liban sont devenus un appareil sensoriel façonné par les sons de la guerre. Les personnes sont si habituées aux bruits des avions, des drones et des munitions qu’elles peuvent faire la différence entre une frappe aérienne et un avion franchissant le mur du son. Beaucoup peuvent même estimer la proximité et la direction d’une attaque à partir de son bruit. Non par choix, mais parce que la survie l’a exigé.

Beaucoup de personnes ne dorment pas. Elles restent en alerte toute la nuit, scrutant le flux incessant d’informations pour anticiper ce qui pourrait arriver. Et lorsqu’une frappe survient, elles passent des heures à actualiser leurs fils d’actualité pour en localiser l’impact, déterminer si un·e proche s’y trouvait, tenter de le ou la joindre, et attendre un message confirmant qu’iel est en vie. Cet état constant de vigilance est épuisant et impose un coût physique entièrement supporté par celles et ceux qui le maintiennent.

Qui paie la guerre ?

Tout travail n’est pas réparti de manière égale, ni reconnu de la même façon. Les recherches féministes et de gauche critiquent depuis longtemps le système capitaliste patriarcal pour son incapacité à reconnaître le travail reproductif, tout en l’exploitant systématiquement. Son invisibilité est en réalité essentielle à cette extraction.

Avant même la guerre, les femmes au Liban effectuaient trois à dix fois plus de travail domestique non rémunéré que les hommes. Pendant la guerre, cela n’a pas changé. Les femmes déplacées dans des abris ont continué à nettoyer, gérer les foyers, suivre la scolarité des enfants et laver les vêtements de leurs familles.

Cependant, l’extraction du travail s’intensifie en période de crise. Les femmes restent la source principale de travail non rémunéré, un rôle ancré dans les structures patriarcales. Mais lorsque l’ampleur de la crise dépasse ce qu’elles peuvent porter seules, la charge se propage. Les hommes font leur deuil sans nommer cela du travail. Les communautés construisent des systèmes d’alerte sans nommer cela du travail. Les réfugié·es déjà déplacé·es le sont à nouveau sans nommer cela du travail. Les enfants luttent contre une peur paralysante pour préserver leur capacité d’émerveillement sans nommer cela du travail.

Le capitalisme a toujours reposé sur l’extraction du travail reproductif non rémunéré pour soutenir les économies. Mais lorsque ces économies se contractent sous l’effet de la guerre, cette extraction ne s’arrête pas. Elle se réorganise, puisant davantage encore dans celles et ceux qui survivent en marge, tout en célébrant leur endurance comme de la "résilience". "Résilient·e", c’est ce que l’on vous appelle lorsqu’un système socio-économique vous a échoué au point que survivre à ses échecs devient votre caractéristique principale. Au Liban, ce terme est mobilisé après chaque guerre, chaque explosion et chaque effondrement. Il sert d’alibi, protégeant le capitalisme contre les appels à la responsabilité, aux réparations ou à une remise en question sérieuse des conditions qui rendent cette endurance nécessaire.

La signification du 1er mai dans ces conditions

La fête du travail existe parce que les travailleur·se·s refusent d’être invisibles. Au Liban, cette année, le travail de survie est partout, accompli par tout le monde.

Il est visible chez celles et ceux qui ont quitté leur maison sans rien et tentent de reconstruire leur vie ailleurs. Chez celles et ceux qui gèrent des foyers dans des abris ou dans la rue. Chez les voisin·e·s qui restent éveillé·es toute la nuit pour alerter les autres. Chez les parents qui ont enterré leurs enfants et tentent de continuer. Chez les enfants qui apprennent à reconnaître les sons de la guerre sans perdre leur enfance. Chez les personnes en situation de handicap qui naviguent dans des abris inadaptés. Chez les travailleuses domestiques migrantes abandonnées par leurs employeur·se·s qui trouvent malgré tout des moyens de survivre collectivement. Chez les secouristes et le personnel médical qui risquent leur vie pour en sauver d’autres. Chez celles et ceux qui attendent à 3 heures du matin un message confirmant qu’un·e proche est en vie.

La fête du travail, ici au Liban, est un moment pour nommer ce travail. Pour affirmer que les corps qui maintiennent ce pays debout sous les bombardements sont des corps au travail, auxquels on doit plus que le silence. Mais aussi pour refuser un système qui déverse des millions de dollars en roquettes tout en reposant sur du travail humain non rémunéré pour en absorber les conséquences.

Samantha Elia est une chercheuse et formatrice féministe, actuellement Directrice de Programme Senior pour le féminisme politique dans la région MENA à la Friedrich-Ebert-Stiftung. Ses axes de travail incluent le travail reproductif, la construction sociale de la sexualité, et l’intégration de méthodologies féministes et décoloniales dans les programmes de développement.

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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