07.07.2026

Le patriarcat algorithmique : surveillance et vol de salaires dans l’économie jordanienne du microtravail numérique

Derrière les promesses de « travail flexible », l’économie jordanienne du microtravail numérique soumet les femmes à la surveillance, au vol de salaires et au contrôle algorithmique. Cet article explore comment le capitalisme des plateformes reproduit l’exploitation patriarcale au sein du foyer et comment les travailleuses construisent une résistance collective à travers des réseaux numériques de solidarité.

Imaginez être assise devant votre ordinateur portable dans votre salon à Amman, passant d’une microtâche numérique à une autre : transcription, traduction, annotation de données, modération de contenu. Ce type de travail a été présenté comme révolutionnaire pour les femmes, particulièrement en Jordanie, où les emplois sur plateformes numériques ont été promus comme une voie vers l’indépendance financière permettant de réduire la dépendance envers les hommes pourvoyeurs du foyer et envers les attentes patriarcales restrictives.

Au cours de la dernière décennie, les grandes entreprises technologiques mondiales, les agences d’aide internationale et même certaines initiatives gouvernementales locales en Jordanie ont largement promu le microtravail comme une solution aux taux extrêmement faibles de participation des femmes au marché du travail. Pourtant, derrière le langage de la « flexibilité » et de « l’autonomisation » se cache une réalité bien plus précaire, faite de revenus instables, de faibles protections du travail et de la reproduction, sous forme numérique, des inégalités de genre existantes.

Quand les algorithmes envahissent les maisons des femmes

Le microtravail numérique transforme le sanctuaire privé du foyer en un panoptique de haute technologie. Afin d’extraire chaque seconde possible de productivité de leur main-d’œuvre à distance, ces plateformes recourent à des mécanismes de surveillance impitoyables et intrusifs : enregistrement obligatoire des frappes au clavier, captures d’écran aléatoires et non consenties du bureau prises toutes les quelques minutes, suivi des mouvements de souris, voire captures via webcam ignorant toute attente de vie privée.

Les activistes jordanien·nes ont depuis longtemps dénoncé l’obsession du patriarcat pour le contrôle, la surveillance et la police des corps et des déplacements des femmes dans les espaces publics. Ces mêmes mécanismes algorithmiques ont désormais étendu cette surveillance à la sphère privée, où les femmes assument déjà une charge disproportionnée. En Jordanie, les femmes consacrent environ 17 fois plus de temps que les hommes au travail domestique et de care non rémunéré.

Le « score d’activité » reproduit les pénalités au rendement et la surveillance constante de l’industrialisme du XIXe siècle en agissant comme un contremaître numérique. Les retenues salariales automatisées soumettent les travailleur·euses modernes à la même discipline déshumanisante qui caractérisait les usines victoriennes, désormais déplacée vers le foyer domestique. Il ne s’agit pas d’une innovation technique. Il s’agit d’un ancien déséquilibre de pouvoir ayant migré de la sphère publique vers la sphère privée, transformant le salon chaîne de montage à distance.

Dans des villes densément peuplées comme Amman ou Irbid, où les emplois de bureau formels sont extrêmement rares, les femmes se tournent vers les emplois à domicile dans l’espoir d’un soulagement financier. Elles finissent pourtant piégées par un patron algorithmique invisible, qui dicte leurs moindres gestes et qualifie leurs responsabilités domestiques « d’inefficacités », bien loin du travail flexible et pratique qui leur avait été promis.

Les plateformes comme mécanismes de vol salarial

En plus de surveiller chacun de vos mouvements, ces systèmes algorithmiques sont également conçus pour voler les salaires. En classifiant les travailleur·euses comme des prestataires indépendant·es, les plateformes les obligent à accepter des conditions d’utilisation complexes permettant aux géants technologiques multimilliardaires d’échapper aux réglementations jordaniennes relatives au salaire minimum, aux congés maladie, à la sécurité sociale et aux protections fondamentales du travail. Un rapport publié en 2023 par le Phenix Center for Economics and Informatics Studies n’a accordé aucun point de travail équitable aux plateformes numériques opérant en Jordanie selon des critères essentiels tels que la rémunération, les contrats, la gestion, les conditions de travail et la représentation des travailleur·euses.

Une grande partie du travail effectué par les femmes sur ces plateformes n’est même ni reconnue ni rémunérée. Les femmes passent d’innombrables heures à effectuer un travail administratif non payé : parcourir des listes de tâches, ajuster des filtres de recherche, lire les détails des offres et soumettre des candidatures. Toutes ces tâches restent non comptabilisées et les femmes ne reçoivent absolument aucune rémunération pour les accomplir. Le salaire minimum national en Jordanie est de 260 dinars jordaniens (environ 367 dollars) par mois, pourtant de nombreuses travailleuses du microtravail numérique gagnent bien moins que ce seuil en raison des systèmes de paiement à la tâche.

Il n’existe aucun département des ressources humaines à contacter, aucun·e représentant·e syndical·e à appeler, aucune indemnité de licenciement, aucun congé maternité ni aucune couverture santé. Ces plateformes fabriquent la vulnérabilité, laissant les travailleuses de la « gig economy » absorber l’ensemble des risques, du stress et des pertes pendant que les propriétaires et investisseurs accumulent les profits.

Cette vulnérabilité structurelle déborde dans le foyer, alimentant disputes, stress financier et, dans de nombreux cas, violences domestiques. De nombreuses femmes se retrouvent prises entre les exigences de leurs maîtres numériques et leurs responsabilités domestiques, piégées dans des conditions d’isolement derrière des portes closes où l’État n’intervient pas, sans aucune protection juridique ni soutien social.

Se réapproprier l’algorithme

En l’absence d’intervention de l’État, de syndicat ou de recours juridique, les femmes ont construit elles-mêmes ce dont elles avaient besoin. Pour les femmes dont la survie dépend de l’économie numérique, abandonner le travail n’est pas une option viable. Les Jordaniennes se transforment ainsi de travailleuses isolées en une ligne de front numérique connectée. Dans des centres communautaires d’Amman et d’Irbid, une réappropriation discrète du travail est en train d’émerger. Elle est dirigée par les travailleuses elles-mêmes, des femmes qui comprennent que, même si la plateforme possède la technologie, ce sont elles qui fournissent le travail et détiennent l’expertise collective sur laquelle repose tout le système. Elles s’éloignent de l’illusion de la « freelance solitaire » pour aller vers un modèle de « distributisme des plateformes », dans lequel les travailleuses disposent d’une voix et de la capacité de contester les systèmes qui gouvernent leur travail.

Ces réseaux de résistance ont construit une infrastructure d’entraide, principalement à travers des groupes WhatsApp sur invitation uniquement et des cercles Facebook privés. Les femmes n’absorbent plus silencieusement leurs pertes lorsqu’une plateforme les pénalise pour avoir pris une pause afin d’allaiter ; elles partagent désormais des captures d’écran dans ces groupes sur les réseaux sociaux et organisent des réponses collectives. D’autres diffusent des « task hacks », c’est-à-dire des méthodes permettant d’échapper à la surveillance en gardant la souris en mouvement ou à travers d’autres stratégies de mimétisme.

Les résultats sont concrets. Ces réseaux ont créé des « listes noires » de client·es prédateur·ices, coupant ainsi les entreprises abusives du vivier de travailleuses disponibles. Ils ont organisé des « déconnexions coordonnées », lors desquelles des centaines de femmes refusent simultanément de candidater à des emplois faiblement rémunérés, forçant ainsi les client·es à augmenter leurs offres. Certaines femmes vont même jusqu’à détourner l’algorithme afin qu’il serve leurs propres intérêts plutôt que d’accepter les conditions qui leur sont imposées. D’autres construisent une archive féministe démontrant les discriminations structurelles en documentant chaque cas de vol salarial ou d’abus au travail. Ce type de preuves pourrait un jour contraindre les tribunaux du travail jordaniens à faire pression en faveur de réformes législatives.

L’avenir du travail vit dans les discussions chiffrées des femmes qui font fonctionner l’économie numérique. Ce qui émerge n’est pas un mouvement structuré doté d’un soutien institutionnel ou d’un manifeste. C’est un savoir collectif, un soin mutuel et une protection mutuelle, ainsi qu’un refus des conditions mêmes de leur exploitation.

Salsabil Krimi est une activiste tunisienne engagée dans les droits humains et poursuit actuellement un master en études migratoires à l’Institut supérieur des sciences humaines de Tunis. Titulaire d’une licence en géopolitique de l’Université de La Manouba, elle a également effectué un M1 en relations internationales à l’Université Corvinus de Budapest. Elle est actuellement bénévole en tant que chargée du plaidoyer et des politiques publiques chez Politics4Her et participe à des initiatives de recherche et de société civile en Tunisie.

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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