21.07.2026

La solution aux difficultés des femmes égyptiennes serait-elle de travailler davantage ?

L’économie des plateformes est souvent présentée comme un outil « d’autonomisation » des femmes. Mais améliore-t-elle réellement leur bien-être et leur position socio-économique ? Cet article explore les rôles contradictoires assignés aux femmes, entre le travail domestique de care, sous-évalué et non rémunéré, et les activités numériques réalisées depuis le foyer.

Lorsque des étranger·es apprennent que je suis égyptienne, la première chose qui suscite leur curiosité est le statut des femmes dans mon pays. En réponse, j’essaie généralement d’offrir un aperçu bref mais nuancé de la complexité des dynamiques à l’œuvre en Égypte, où les normes sociales genrées sont maintenues par des institutions qui dépassent la religion et l’État, et où les protections juridiques sont contournées par les pratiques culturelles. Récemment, une étrangère m’a demandé : « Donc, la solution pour les femmes égyptiennes serait qu’elles travaillent davantage ? » Je me suis arrêtée un instant, me demandant quelles présuppositions, innocentes de son point de vue, sous-tendaient cette question. Travailler davantage que quoi, ou que qui exactement ?

Je me suis souvenue d'une conversation que j'avais eue avec plusieurs femmes égyptiennes lors de l’un de nos événements, toutes mères travailleuses et assumant des responsabilités de care. J’ai repensé à leurs journées : le travail freelance de crochet, les horaires dans une boutique de cosmétiques, le marathon quotidien à travers le marché pour acheter les courses avant d’aller chercher les enfants à l’école, puis rentrer à la maison pour cuisiner, nettoyer, coucher les enfants et répondre à tout ce qu’exige un foyer. Je me suis demandé : cela ne représentait-il pas déjà suffisamment de travail ?

Sa question révélait tout un ensemble de présupposés : que le problème des femmes égyptiennes résiderait dans leur participation insuffisante à l’économie formelle ; que l’expansion de ce système, selon les conditions mêmes de ce système, constituerait la réponse. Il s’agit du récit néolibéral blanc de «l’émancipation» qui sous-tend le paradigme dominant du «développement». Celui-ci soit ignore totalement le travail de care, soit le dévalorise, aggravant ainsi précisément le fardeau qu’il prétend résoudre.

Les femmes égyptiennes ne travaillent-elles pas assez ?

L’enquête de 2023 sur le marché du travail égyptien (ELMPS) a indiqué une baisse de la participation des femmes au marché du travail, passée progressivement de 23 % en 2012 à 18 % en 2023. Pourtant, les femmes ne travaillent pas moins ; elles se tournent vers des formes de travail informelles et irrégulières qui n’apparaissent pas dans les statistiques officielles, notamment des activités comme l’entrepreneuriat numérique. Le secteur public est en recul depuis des années, avec une diminution de 15 % du budget de l’emploi public en Égypte pour 2025/2026. Les employeurs du secteur privé enfreignent fréquemment les droits des travailleur·euses en contournant le salaire minimum, en refusant les contrats formels ou les congés annuels auxquels les employé·es ont droit, alimentant ainsi une frustration généralisée et une augmentation des grèves salariales dans tout le pays. À l’intersection de l’expansion des politiques d’austérité et de la hausse du coût de la vie, les femmes se retrouvent avec moins d’options mais un besoin accru de revenus.

Le secteur informel représente environ 63 % de la main-d’œuvre et emploie la moitié des femmes actives en Égypte. Mais il est marqué par l’insécurité, l’instabilité et la vulnérabilité à l’exploitation. Les travailleur·euses du secteur informel font face à des risques cumulés : des horaires qui dépassent les limites légales, une exposition à la violence et au harcèlement sans aucun mécanisme de soutien, ainsi qu’une absence de réglementations de sécurité protégeant les travailleur·euses, particulièrement dans les secteurs de la construction et du transport.

Avec l’évolution du marché du travail et l’importance croissante du travail en ligne, les activités numériques réalisées depuis le domicile se sont multipliées parmi les femmes essayant de survivre dans l’économie égyptienne. Elles transforment leurs connaissances domestiques et de care en revenus à travers des activités numériques informelles : une page de cuisine qui génère des vues sur TikTok ou prend des commandes via Facebook.

Elles accomplissent ce travail tout en continuant à assumer le rôle principal de care au sein de leurs foyers, consacrant en moyenne cinq à six fois plus de temps au care que les hommes. Les femmes à la fois mariées et employées dans le secteur formel déclarent le plus grand nombre d’heures travaillées par semaine, rémunérées et non rémunérées, suivies de près par les travailleuses du secteur privé informel. La flexibilité du travail numérique à domicile offre aux femmes mariées et aux mères salariées une marge de manœuvre nécessaire, mais elle leur laisse moins de temps, davantage de stress et un bien-être réduit. Avec l’expansion du travail à la tâche, la frontière entre travail rémunéré et travail non rémunéré devient de plus en plus floue.

Dans nos groupes de discussion avec des femmes égyptiennes actives professionnellement, beaucoup ont décrit comment les activités numériques rémunérées et le travail de care non rémunéré s’entremêlent dans le même espace domestique, sans distinction claire entre « ceci est un travail rémunéré » et « ceci est mon travail de care ». Le temps, l’attention et l’énergie passent sans cesse d’une activité rémunérée aux tâches de care, sans véritable séparation entre les deux.

Le travail de care : entre acte d’amour et pénibilité

Le travail de care fait tenir les foyers ainsi que l’économie dans son ensemble. Pourtant, précisément parce qu’il est indispensable, il est naturalisé comme une obligation genrée et dévalorisé comme économiquement improductif. Les activités numériques domestiques sont présentées comme émancipatrices selon une logique néolibérale familière qui assimile participation économique et autonomisation. Ces activités en ligne comprennent notamment les vidéos de cuisine et de ménage, dont les revenus dépendent des vues et de la publicité, ainsi que les services de couture et de cuisine réalisés depuis le domicile et facilités par les algorithmes des applications mobiles. Les plateformes sont souvent célébrées comme des espaces d’innovation, mais ici l’innovation est indissociable de l’extraction : elle transforme le travail domestique genré en contenu et en données monétisables, tout en laissant largement inchangé le fardeau reproductif du care.

En ce sens, les plateformes ne valorisent pas le care comme activité socialement nécessaire ; elles le reconditionnent plutôt sous forme de visibilité, la valeur profitant principalement à la plateforme plutôt qu’à la travailleuse. Des plateformes numériques tierces telles que Meta extraient de la valeur de ces espaces privés et genrés, les transformant en espaces de diffusion d’un travail numérique précaire. Ici règne la logique des algorithmes et des données : les contenus viraux sont privilégiés, les routines privées de care sont marchandisées et les modèles économiques extractifs prélèvent des profits à travers les commissions et les revenus publicitaires. Les entrepreneuses, créatrices de contenu et autres travailleuses des plateformes assument les risques liés à l’instabilité de la visibilité et à l’épuisement professionnel, tandis que cette logique renforce davantage les inégalités néolibérales.

Tout comme le travail de care non rémunéré des femmes subventionne depuis longtemps l’économie traditionnelle en permettant à d’autres d’exercer un travail salarié à l’extérieur du foyer, le travail de plateforme monétisé reproduit cette dynamique dans l’espace numérique. L’économie traditionnelle extrait indirectement le travail non rémunéré des femmes, à travers leur « pourvoyeur du foyer ». Dans l’économie numérique des plateformes, celles-ci l’extraient directement des femmes, dans leurs propres maisons. C’est donc le même système, simplement sous un autre visage.

L’augmentation de la productivité n’est pas la solution

Les récits dominants du développement, détachés des réalités locales, célèbrent l’économie des plateformes comme une avancée vers l’émancipation. Pourtant, ces nouvelles formes de travail, qui s’inscrivent dans le paradigme néolibéral, reproduisent nombre des mêmes risques de précarité et de marginalisation que l’économie traditionnelle. Une fois encore, l’objectif principal demeure la croissance du PIB plutôt que l’amélioration du bien-être des foyers. Cet optimisme ignore les leçons tirées de l’économie informelle et passe sous silence la persistance des inégalités structurelles. L’accent mis sur le travail économiquement productif réduit notre capacité à reconnaître d’autres formes d’activités sociales, économiques et politiques. Il financiarise le bien-être et ignore la qualité du travail que les personnes sont censées accomplir.

La véritable émancipation ne consiste pas à monétiser le travail de care. Elle exige de repenser l’infrastructure du care dans son ensemble, à travers des services publics universels, des coopératives communautaires de care et des politiques reconnaissant la reproduction sociale comme fondement de l’économie. Une redistribution plus équitable du travail de care suppose également de reconnaître le foyer comme un espace central d’innovation économique et de transformation sociale, où le care contribue directement à un bien-être durable plutôt qu’à soutenir indirectement le travail salarié ailleurs. Cela implique de déplacer la définition de l’innovation, de la maximisation du profit vers le bien-être collectif, en créant des systèmes non marchands de valeur, d’allocation des ressources et d’organisation du travail capables de restructurer nos routines, nos ressources et nos relations afin de soutenir directement la vie. Le foyer cesse alors d’être un simple consommateur passif vendant son travail contre un salaire et achetant des biens pour survivre ; il remplace délibérément la dépendance au marché par des systèmes autonomes et régénératifs, s’éloignant des supermarchés mondialisés et corporatifs au profit d’une production agroécologique locale organisée par les communautés, de réseaux énergétiques décentralisés, de systèmes partagés de gestion des ressources et de systèmes d’échange repensés au-delà de la monétisation.

Même si le travail de care rémunéré sur plateforme peut sembler constituer une amélioration par rapport au travail de care non rémunéré, le salaire à lui seul ne transforme ni la division genrée du travail ni les conditions extractives dans lesquelles ce travail est marchandisé. La redistribution du travail de care et la mise en place de soutiens structurels sont des conditions fondamentales pour réaliser tout potentiel émancipateur de l’économie des plateformes.

Lorsque cette étrangère m’a demandé si les femmes égyptiennes avaient besoin de travailler davantage, la question elle-même révélait les manières défaillantes dont nous percevons le travail des femmes. Ce que les femmes en Égypte font déjà, à l’intérieur comme à l’extérieur du foyer, de façon rémunérée ou non, de manière formelle ou informelle, est du travail. Nous ne devrions pas nous demander comment leur faire en faire davantage. Les questions que nous devons poser sont : qui bénéficie de leur travail, qui le reconnaît et qui est responsable d’en redistribuer le poids ?

Nada Elbohi est chercheuse féministe, spécialiste des politiques publiques et autrice. Son travail vise à faire avancer la justice de genre, économique et environnementale à travers le changement systémique, la décolonisation et les communautés de care. Elle est Program Manager pour la justice socio-économique à la FES Égypte, membre du comité de facilitation du Women and Gender Constituency et cofondatrice du Network of Empathy. À travers son travail, elle construit des espaces et des politiques transformatrices centrés sur le bien-être, la solidarité et la libération.

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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