17.06.2026

Invisibles durant la guerre : solidarité migrante et exclusion humanitaire au Liban

Alors que la guerre et les déplacements massifs se poursuivent au Liban, les travailleur·ses migrant·es restent largement exclu·es des dispositifs de protection humanitaire malgré une précarité extrême. Cet article explore la manière dont les travailleur·ses migrant·es naviguent le déplacement forcé, les obstacles à l’aide et l’insécurité liée au logement, tout en mettant en lumière les réseaux d’entraide et les réponses communautaires qui ont émergé en l’absence d’un soutien institutionnel réel. L’article avance que l’exclusion des migrant·es des réponses humanitaires n’est pas exceptionnelle, mais constitue le produit direct d’un racisme systémique.

Je me souviens avoir marché dans les rues de Beyrouth recouvertes de verre en août 2020, au lendemain d’une des plus grandes explosions non nucléaires de l’histoire récente, et avoir vu l’armée contrôler les cartes d’identité afin de s’assurer que l’aide distribuée était réservée aux Libanais·es. Pour les autorités, les personnes d’autres nationalités ne méritaient pas l’aide gouvernementale, même lorsqu’elles avaient été blessées ou avaient perdu leur logement et leurs moyens de subsistance. Dans les semaines qui ont suivi, alors que l’État diffusait les noms et les visages des personnes tuées dans l’explosion du port de Beyrouth, de nombreux·ses travailleur·ses migrant·es sont resté·es non identifié·es et exclu·es de la liste officielle des victimes.

Cet épisode est malheureusement loin d’être une exception dans le traitement réservé aux travailleur·ses migrant·es au Liban, particulièrement en temps de crise. Depuis le début de la guerre en octobre 2023, des récits horrifiants concernant des travailleuses domestiques migrantes ont commencé à émerger. Des familles vivant dans des quartiers ciblés par Israël ont parfois enfermé leurs employées de maison dans les appartements avant de les abandonner sans nourriture ni documents légaux. D’autres ont laissé leurs employées dans la rue sans leur verser leurs salaires, souvent avec pour seules affaires les vêtements qu’elles avaient sur elles.

Le supposé cessez-le-feu conclu avec Israël en novembre 2024 s’est officiellement effondré à la fin du mois de février 2026, marqué par des ordres d’évacuation massifs qui ont déplacé de force plus d’un million de personnes, dont 48000 travailleur·ses migrant·es. Les travailleur·ses migrant·es sont majoritairement des femmes originaires d’Asie du Sud et d’Afrique, venues au Liban sous le système de la Kafala.

« Si je reste en retrait, je trahis ma communauté »

Exclues des efforts humanitaires coordonnés par l’État ainsi que par les organisations internationales et locales, les travailleuses migrantes ont organisé leurs propres mécanismes de réponse d’urgence. Elles ont offert un hébergement en accueillant chez elles des personnes abandonnées, préparé des repas pour les déplacé·es, fourni des orientations vers différents services, et diffusé des ordres d’évacuation ainsi que des informations d’urgence dans plusieurs langues à travers leurs groupes sur les réseaux sociaux.

En septembre 2024, de nombreuses travailleuses migrantes déplacées se sont réfugiées dans un centre d’hébergement géré par l’État à Tripoli. Mais lorsque la municipalité les a expulsées afin de faire de la place aux familles libanaises déplacées, beaucoup ont été contraintes de retourner vers Beyrouth. Mariam, une organisatrice communautaire originaire d’Afrique de l’Ouest, a reçu un appel à minuit pour venir en aide au groupe. Cette nuit-là, Mariam a dormi dans la rue avec d’autres membres de la communauté « non pas parce qu’[elle] était déplacée, mais parce que personne ne s’organisait ni ne prenait ses responsabilités ».

En 2026, lorsque le cessez-le-feu s’est effondré et que l’État libanais a réactivé les mécanismes de réponse d’urgence, la politique officielle affirmait que les centres collectifs étaient ouverts à tout le monde, y compris aux travailleur·ses migrant·es. Pourtant, cette inclusion formelle ne s’est pas traduite par une protection réelle ni par un traitement égalitaire.

Selon Mariam, de nombreuses travailleuses migrantes ne voulaient pas revivre leur expérience de 2024 et refusaient de retourner dans les centres gérés par l’État parce qu’elles avaient « perdu confiance ». Celles qui y ont cherché refuge s’y sont souvent retrouvées marginalisées, recevant les aides alimentaires en dernier et voyant leurs tentes placées au plus près des toilettes.

L’écart entre les politiques humanitaires officielles et les expériences vécues par les migrant·es a poussé de nombreuses personnes à chercher et à offrir un hébergement de manière informelle dans des appartements surpeuplés. Mariam a ouvert sa maison à vingt-sept autres femmes. « Je me disais : c’est la guerre. On va s’en sortir parce qu’on vient toutes du même pays. » Mais avec autant de personnes dans un seul logement, elles devaient dormir à tour de rôle. Mariam décrit des tensions, des disputes, du bruit. Elle s’est rapidement retrouvée épuisée à force de recevoir des appels toute la nuit de personnes en détresse ainsi que des cas médicaux urgents. Son téléphone était tellement saturé de notes vocales qu’il a cessé de fonctionner correctement. « J’ai envie d’abandonner, mais je ne peux pas. Si je reste en retrait, je trahis ma communauté. »

Sous-financé·es et non rémunéré·es, les organisateur·ices communautaires ont assuré un travail humanitaire destiné à compenser l’exclusion des travailleur·ses migrant·es des services formels. Leurs réseaux de solidarité sont devenus des infrastructures humanitaires de substitution afin de pallier l’échec du système officiel à répondre à leurs besoins. « Honnêtement, c’est le travail des agences humanitaires : elles ont des ressources, des budgets, un soutien psychologique pour gérer tout ce qu’elles traversent, ainsi que de meilleures conditions de travail », explique Dara, responsable des politiques et de la communication chez Migrant Workers’ Action. Les organisatrices migrantes « ne reçoivent pas de salaires. Elles font du travail humanitaire sept jours sur sept sans emploi rémunéré, et certaines peinent à payer leur loyer à la fin du mois ».

« On nous brise et nous met en concurrence »

Même lorsque des organisations apportent un soutien aux migrant·es, leurs pratiques peuvent devenir nuisibles ou extractives. Dara estime que l’implication des organisations « améliore parfois la situation, et parfois l’aggrave ».

Des pratiques d’hypervisibilité, où les employé·es et bénévoles sont obligé·es de porter des gilets aux couleurs des organisations lors des distributions d’aide dans les communautés migrantes, ont provoqué de l’hostilité envers les bénévoles migrant·es et ont même contribué à l’augmentation des loyers, certains propriétaires supposant à tort qu’iels recevaient des salaires d’organisations humanitaires. D’autres organisations adoptent des pratiques extractives, prenant des photos des bénéficiaires recevant l’aide comme preuve que celle-ci est bien distribuée à de « vraies personnes ». Mais lorsque ces photos sont publiées sans consentement éclairé, elles alimentent les perceptions locales selon lesquelles les migrant·es seraient bien pris·es en charge. Une autre pratique fréquente consiste à collecter des informations personnelles et des évaluations des besoins via des points focaux communautaires dans le but de planifier des distributions d’aide qui ne se matérialisent jamais. Lorsque l’aide n’arrive pas, les points focaux sont souvent accusé·es par leurs propres communautés d’avoir détourné ou volé cette aide.

Certaines organisations disposant de financements d’urgence pour soutenir l’organisation communautaire migrante demandent aux groupes communautaires de soumettre des demandes de financement, puis annoncent publiquement quels groupes reçoivent ces fonds. « On nous met en concurrence », explique Mariam. Elle souligne que certains groupes disposent de meilleures connexions avec des activistes libanais·es ou arabes capables de les aider à rédiger des propositions et à solliciter des financements. Les groupes ayant déjà obtenu des financements ont également plus de chances d’en recevoir à nouveau, créant ainsi des inégalités durables entre les groupes régulièrement soutenus et d’autres chroniquement sous-financés.

Malgré les importantes coupes budgétaires qui ont affecté le travail humanitaire dans son ensemble, Mariam estime qu’en 2026 les communautés migrantes sont mieux organisées qu’en 2024. Mais elles continuent à prendre d’énormes risques pour se soutenir mutuellement. En raison du manque de réactivité et de coordination de certaines ONG internationales dont le mandat porte pourtant sur l’aide humanitaire et les secours d’urgence, les communautés migrantes ont été contraintes de livrer elles-mêmes de la nourriture à des bénéficiaires vivant dans des zones activement ciblées comme les banlieues de Beyrouth, mettant ainsi leur propre vie en danger. Alors que les ONG internationales disposent de chauffeurs formés, de responsables sécurité et de véhicules arborant des logos humanitaires visibles leur offrant un certain degré de protection, Dara explique que « si une voiture privée avec un·e migrant·e à bord était ciblée, cela n’apparaîtrait même pas dans les informations locales ».

En réalité, le nombre de migrant·es tué·es lors des frappes aériennes israéliennes demeure incertain. Bien que toutes les personnes tuées lors des frappes soient recensées par le ministère de la santé publique, les nationalités sont classées en catégories : Libanais·es, Syrien·nes, Palestinien·nes et “autres”, rendant difficile l’identification du nombre exact de travailleur·ses migrant·es tué·es. Dara estime ce nombre à « au moins plusieurs dizaines ».

Racisme systémique

L’exclusion des migrant·es des efforts humanitaires n’est pas exceptionnelle mais structurelle. Les lois et politiques racistes, notamment l’institutionnalisation tristement célèbre d’une forme d’esclavage moderne à travers le système Kafala, ont profondément imprégné les mécanismes d’aide humanitaire, en plus des attitudes racistes présentes parmi le personnel humanitaire et au sein de la population générale.

Les migrant·es au Liban sont systématiquement exploité·es, exclu·es des protections du droit du travail et empêché·es d’accéder à la justice et aux mécanismes de recours. Iels se situent également en dehors des catégories humanitaires de « réfugié·es » et de « populations déplacées » à travers lesquelles les acteurs humanitaires définissent leurs mandats et déterminent qui peut bénéficier d’aide et de protection. En conséquence, les migrant·es sont souvent exclu·es des budgets humanitaires, des programmes et des mécanismes de coordination.

La guerre n’a pas créé ces structures d’exclusion, elle n’a fait que révéler et intensifier des systèmes qui gouvernent depuis longtemps la vie des travailleur·ses migrant·es au Liban. Mais elle a également révélé jusqu’où les communautés migrantes ont été contraintes d’établir leurs propres infrastructures de survie et de soin en l’absence de protections réelles.

Comme le résume Dara : « Le Liban devra un jour faire face à son racisme. » Mais l’exclusion des migrant·es pendant la guerre reflète également des politiques plus larges d’exclusion qui déterminent quelles souffrances sont rendues visibles, quels déplacements sont considérés comme légitimes, et quelles vies sont traitées comme dispensables en temps de crise. Cette remise en question prendra du temps dans un pays où même des citoyen·nes déplacé·es sont expulsé·es de leurs lieux de refuge sur le front de mer de Beyrouth afin de ne pas heurter la « sensibilité » des touristes.

Après la guerre, ces structures d’exclusion demeureront. La plupart des migrant·es auront perdu leur emploi auprès de leurs ancien·nes employeur·ses, et nombre des maisons où iels travaillaient auparavant auront été détruites. Iels resteront néanmoins lié·es à leurs garant·es dans le cadre du système de la Kafala et devront continuer à naviguer des conditions de travail racistes et exploitantes avec peu ou pas de soutien en dehors de leurs propres communautés.

Michelle Wazan est une chercheuse libanaise en droits humains travaillant sur les questions de politique des drogues, de genre et d’accès aux soins de santé au Liban. Son travail porte sur les expériences de communautés marginalisées confrontées à la criminalisation, aux conflits et à l’exclusion structurelle.

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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