24.08.2026

Faire défiler l’esclavage : quand les réseaux sociaux modernisent la Kafala

L’économie numérique libanaise vend du savon… et des femmes migrantes. Le système de la Kafala est passé en ligne, et l’esclavage défile désormais sous nos yeux sans être remarqué.

L’économie numérique libanaise et la féminisation du travail informel

Malgré l’attention croissante portée à la justice économique au sein du mouvement féministe au Liban, tant en ligne qu’hors ligne, les débats dominants se sont principalement concentrés sur la précarité vécue par les femmes libanaises poussées vers les économies informelles comme source alternative de revenus leur permettant d’atteindre une certaine indépendance financière. Aujourd’hui, l’attention intellectuelle se porte sur l’émergence récente de comptes sur les réseaux sociaux commercialisant des produits artisanaux issus d’activités menées depuis le domicile et dirigées par des femmes, un phénomène devenu particulièrement répandu depuis le début de la crise économique et financière libanaise. Les confinements imposés pendant la pandémie de Covid-19 ont également poussé de nombreuses personnes vers le travail à domicile. De nombreuses petites entreprises détenues par des femmes ont vu le jour durant cette période, la plupart commercialisant leurs produits sur Instagram et Facebook. Des femmes au foyer, des mères et des tantes fabriquent savons, bougies et pâtisseries dans leurs cuisines, tandis que d’autres tricotent ou crochettent des jouets et des vêtements, ou conçoivent des bijoux et accessoires à partir de matériaux abordables.

Si de nombreuses critiques ont souligné la précarité que cette économie numérique des petits boulots engendre pour les femmes libanaises, les risques spécifiques que ces marchés en ligne non réglementés font peser sur les travailleuses migrantes soumises au système de la Kafala ont suscité beaucoup moins d’attention. La présence des travailleuses domestiques migrantes dans les économies informelles et les vulnérabilités auxquelles elles sont confrontées demeurent un angle mort majeur des luttes féministes pour les droits du travail.

Les failles juridiques de l’économie informelle en ligne au Liban

L’économie informelle a prospéré dans l’espace numérique en raison de l’absence de lois, de réglementations et de protections pour les propriétaires d’entreprises en ligne comme pour les consommateur·ices. Les discussions sur l’économie numérique au sein du mouvement féministe libanais mettent l’accent sur les dimensions genrées des inégalités sociales et structurelles, telles que la prévalence du travail domestique invisible, la responsabilité quasi exclusive des femmes dans la prise en charge des enfants, les obstacles à l’accès aux ressources financières et aux technologies de l’information, ou encore les inégalités de genre en matière de compétences numériques. En outre, le caractère informel de l’économie numérique soulève des inquiétudes concernant les normes du travail, les pratiques discriminatoires et l’absence de régulation des prix affectant la concurrence sur le marché.

Pourtant, la marchandisation du travail des femmes racisées, et parfois même des femmes elles-mêmes, a reçu beaucoup moins d’attention dans les critiques féministes de l’économie numérique. Et ce, malgré des cas alarmants signalés depuis plus d’une demi décennie. En 2020, une travailleuse domestique migrante nigériane a été mise en vente dans une annonce accompagnée du texte suivant : « Travailleuse domestique nigériane à vendre avec nouveau permis de résidence et documents légaux complets. Elle a 30 ans, elle est très active et très propre [...] », pour un prix fixé à 1 000 dollars américains. L’affaire a été relayée par plusieurs médias et a conduit à l’enquête puis à l’arrestation de l’homme ayant publié l’annonce.

Ces cas sont bien plus fréquents qu’on ne l’imagine. Des sites commerciaux tels qu’OLX, ainsi que des plateformes de réseaux sociaux comme Facebook, Instagram ou X (anciennement Twitter), tolèrent la publication d’annonces proposant à la vente des travailleuses domestiques migrantes, avec peu voire aucune surveillance ou mesure préventive. Des hashtags couramment utilisés, tels que #خادمة_للتنازل ou #عاملات_للتنازل (« domestique à céder » ou « travailleuse à transférer »), devraient nous alerter sur l’existence d’une économie en ligne de la traite des êtres humains et de l’esclavage moderne opérant au grand jour, sans aucune intervention des autorités.

La marchandisation en ligne des travailleuses domestiques migrantes sous le régime de la Kafala constitue une manifestation contemporaine de l’esclavage moderne. L’argument selon lequel l’existence d’un paiement exclurait toute forme d’esclavage passe à côté du problème: ce qui définit l’esclavage n’est pas l’absence de salaire, mais l’exercice d’un droit de propriété sur une personne, et la structure de parrainage de la Kafala accorde précisément ce pouvoir aux employeur·euses. La possibilité d’annoncer, de transférer ou de vendre une travailleuse à un autre foyer la prive de toute capacité de décision sur son propre travail et ses déplacements, en la traitant comme un bien transférable. Que cela se fasse aujourd’hui à travers des groupes WhatsApp et des plateformes de réseaux sociaux plutôt que dans des maisons de vente aux enchères ne change rien à la nature du phénomène; cela en modernise simplement la forme.

De la solidarité pour certaines, du silence pour les autres

Ces publications faisant la promotion de la vente de travailleuses domestiques migrantes auraient dû susciter une vague d’indignation et des revendications de changement systémique. Pourtant, les mêmes groupes Facebook qui promeuvent des entreprises dirigées par des femmes vendant des produits artisanaux facilitent également la traite de femmes africaines et sud-asiatiques. Les mêmes femmes qui soutiennent les petites entreprises par leurs achats ou leurs commentaires encourageants ne remettent pas en question, ou ne reconnaissent même pas, la déshumanisation des travailleuses domestiques migrantes présentées comme des marchandises destinées aux foyers libanais.

Des groupes Facebook privés comme Lebanon Ladies by Rodina ou TJ Ladies صبايا طريق الجديدة sont présentés comme des espaces sûrs et solidaires pour les entreprises dirigées par des femmes. Pourtant, paradoxalement, ils participent au maintien d’une économie informelle en ligne où des « promotions sur des pyjamas 100 % coton » peuvent apparaître juste à côté d’annonces proposant le « transfert d’une employée de maison éthiopienne, active, propre et assidue».

Ce phénomène alarmant est également répandu sur les plateformes de vente en ligne telles qu’OLX, un site destiné à la vente et à l’achat de biens d’occasion, notamment des voitures, des meubles ou des appareils électroménagers. Au milieu de cet immense catalogue de produits, des travailleuses domestiques migrantes sont commercialisées à travers des descriptions mettant en avant leurs compétences linguistiques, leurs traits de personnalité ou leurs années d’expérience comme employées de maison.

Le cloisonnement des mouvements sociaux

Deux réalités coexistent côte à côte, justifiées par l’idée trompeuse de femmes soutenant d’autres femmes. La coexistence troublante de ces économies parallèles constitue une manifestation particulièrement frappante du cloisonnement des mouvements sociaux dans la société libanaise, ainsi que de l’indifférence que des femmes appartenant à une catégorie sociale peuvent éprouver envers celles appartenant à une autre.

Cette contradiction flagrante est symptomatique de la hiérarchie sociale profondément enracinée au Liban, qui combine discriminations de classe, racisme et sexisme jusque dans la sphère domestique. Le mouvement féministe libanais contribue parfois à cette structure en adoptant des approches sélectives et biaisées dans sa lutte contre la précarité, en défendant certaines femmes tout en ignorant l’exploitation et l’oppression subies par d’autres.

Les expressions limitées de solidarité et les faibles tentatives d’inclusion intersectionnelle de la part des féministes libanaises contrastent fortement avec les nombreux actes de solidarité et d’entraide démontrés par les communautés de travailleuses migrantes lors de différentes crises et situations d’urgence. Les femmes migrantes ont régulièrement apporté leur soutien et se sont portées volontaires pour aider des citoyen·nes libanais·es dans le besoin, notamment lors de leur participation aux manifestations féministes pendant la révolution de 2019, ou encore lors de la distribution de nourriture pendant les crises de déplacement provoquées par les attaques israéliennes contre le Liban en 2024 et par la guerre actuellement en cours en 2026.

Au-delà de l’écran : responsabilité et réforme systémique

En définitive, la présence de ces annonces de traite d’êtres humains au sein de l’économie numérique libanaise témoigne du peu de considération que de nombreuses personnes accordent aux femmes africaines et sud-asiatiques racisées. L’existence même du système de la Kafala n’est possible que parce que la société libanaise normalise l’exploitation et les violences racialisées et genrées.

La culture de l’impunité dont bénéficient les employeur·euses abusif·ves et les agences de recrutement exploitantes reste largement incontestée, tandis que la population continue de faire défiler des contenus en ligne qui violent ouvertement les droits humains. Cette indifférence est assourdissante et alarmante.

Mettre fin à cette marchandisation numérique des femmes migrantes nécessite des réformes structurelles, une surveillance rigoureuse des plateformes en ligne et un véritable engagement en faveur de la responsabilité sociale. Les premières étapes vers un changement systémique devront être portées par le mouvement féministe libanais lui-même, qui doit reconnaître son incapacité à inclure les femmes migrantes marginalisées dans sa quête de justice intersectionnelle, d’égalité juridique et sociale, et de protection effective des droits humains.

Lana Abo S. est une féministe palestinienne et étudiante en psychologie basée au Liban. En tant que membre de MWA, elle a acquis plus de sept années d’expérience dans l’accompagnement des travailleuses domestiques migrantes, des personnes réfugiées et d’autres communautés marginalisées à travers des approches sensibles aux traumatismes, centrées sur les survivant.es et ancrées dans les communautés.

Alfreda Dara Eilo est une militante assyrienne pour les droits humains et les droits des femmes basée à Beyrouth. Elle est titulaire d’un master en droit international pénal et conflits armés. Depuis plus d’une décennie, elle travaille sur les questions de droits humains dans la région, notamment la détention des Syrien·nes, les droits des minorités ainsi que les droits des personnes réfugiées et migrantes. Elle a publié plusieurs articles consacrés à la situation et aux luttes de la communauté assyrienne dans la région. Elle a rejoint MWA en 2022, où elle occupe actuellement le poste de responsable des politiques publiques et de la communication.

Migrant Workers’ Action (MWA) est une organisation non gouvernementale fondée en 2019 afin de promouvoir la justice sociale pour les travailleur·euses migrant·es et de favoriser un changement systémique dans les systèmes de migration de travail, tant au Liban que dans les pays d’origine. Son objectif est de renforcer le mouvement des travailleur·euses migrant·es afin qu’iels puissent exercer leurs libertés fondamentales, se réapproprier leurs droits et abolir le système de parrainage (Kafala). Pour cela, l’organisation fournit des mécanismes de protection, renforce les parcours de réintégration, soutient les organisations communautaires et mobilise un soutien transnational à travers la production de connaissances et le plaidoyer.(www.mwaction.org et Instagram migrantworkersaction)

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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