30.10.2026

Derrière l’icône, le travailleur : les plateformes de livraison et les politiques d’invisibilisation

Les livreurs font désormais partie intégrante du quotidien au Liban. Pourtant, ils restent largement dépourvus de protection, soumis à une surveillance étroite par les algorithmes des plateformes et, dans la majorité des cas, déshumanisés et invisibilisés par les technologies omniprésentes qui organisent leur travail et leur vie.

Nous sommes un mercredi après-midi pluvieux de janvier 2026, dans un immeuble vétuste à la périphérie de Hamra, surplombant la rue Spears. Au dernier étage, un espace de spectacle aménagé de toutes pièces accueille un groupe de livreurs. Plusieurs applications de livraison y sont représentées, même si Toters détient un quasi-monopole dans ce secteur. Le Theatre Laban, une troupe de théâtre d’improvisation et de playback, anime une séance réunissant plus de 40 livreurs, dont la plupart sont des réfugiés syriens.

Cette rencontre s’inscrit dans une collaboration de cinq ans entre deux organisations, à laquelle j’ai participé, en étroite collaboration avec un mouvement de travailleur·euses organisé à la base. De nombreux récits sont partagés au cours de la séance : celui d’un père qui n’a pas vu son enfant depuis des mois, ou celui d’un fils qui travaille sans relâche pour envoyer de l’argent à ses parents vieillissants. Les livreurs racontent, les uns après les autres, comment ils sont privés de leur dignité par les plateformes, les client·es et les entreprises.

Ces témoignages révèlent bien plus qu’une succession de conditions de travail difficiles. Ils racontent aussi une histoire plus large : celle d’une technologie capable de rendre les travailleur·euses à la fois extrêmement visibles et invisibles.

Libres de travailler ? Quand le travailleur indépendant devient une marchandise.

L’expansion rapide du travail de livraison via les plateformes au Liban est liée à deux événements : l’effondrement économique, qui a anéanti les revenus et considérablement réduit les possibilités d’emploi, et les confinements liés à la pandémie de Covid-19, qui ont accéléré le recours aux services de livraison. Les restaurants sont devenus de plus en plus dépendants des livraisons pour leurs revenus, tandis que les travailleur·euses se tournaient vers cette économie des plateformes, relativement accessible, pour assurer leur subsistance.

Au cœur du modèle des plateformes se trouve une promesse séduisante : la flexibilité. Cet argument est central dans la manière dont les entreprises encouragent le recrutement dans l’économie des plateformes : le travailleur décide quand travailler et quand se reposer, se connecte et se déconnecte à sa guise, sans avoir de patron constamment sur le dos.

Pourtant, le travail de terrain mené au cours des cinq années de collaboration évoquées plus haut a révélé que, tout comme la propagande autour du « rêve américain » aux États-Unis, la réalité du travail sur les plateformes est bien éloignée des promesses faites aux travailleur·euses. Une fois l’application activée, les livreurs disposent d’environ 60 secondes pour accepter une commande, parfois sans même savoir exactement où elle les mènera. La plupart des livreurs interrogés dans le cadre d’entretiens ou d’enquêtes ont déclaré travailler plus de neuf heures par jour, et plus de la moitié ont confirmé exercer au moins deux emplois différents. Qualifier les livreurs de « travailleurs indépendants » permet de masquer les conditions de travail difficiles et l’absence de responsabilité qui caractérisent leurs relations contractuelles floues avec les plateformes qui « utilisent leurs services ».

Les plateformes ont mis en place des algorithmes de notation et de classement qui répartissent les livreurs en différentes catégories, telles que rouge, argent, or et diamant, auxquelles sont associées des récompenses financières en fonction de leurs performances et du nombre de livraisons effectuées. Refuser des commandes peut compromettre les possibilités de travail futures ou les avantages liés aux catégories supérieures, avec des conséquences négatives sur les revenus. Des chercheur·euses ont décrit cette contradiction par le concept de « sticky labor » : un travail présenté comme flexible, alors que la gestion algorithmique restreint de plus en plus la liberté réelle des travailleur·euses. Les plateformes poussent les livreurs à rivaliser pour atteindre le classement diamant, présenté comme une récompense, transformant ainsi les incitations en instruments de contrôle et de division des travailleurs. Que signifie la liberté lorsque son exercice peut compromettre les moyens de subsistance ?

La promesse de flexibilité dissimule l’une des tendances les plus pernicieuses de l’économie néolibérale : le transfert des responsabilités de l’entreprise vers les travailleur·euses. Ce transfert n’est pas propre à l’économie des plateformes, mais s’inscrit dans une dynamique historique du capital visant à exploiter le travail et à générer des profits au détriment de conditions de travail dignes et sûres. Les coûts de reproduction de la force de travail sont reportés sur les personnes qui ne peuvent s’y soustraire, généralement celles qui assurent le travail de care non rémunéré. Dans le cas des livreurs, l’achat et l’entretien de leur moto relèvent en grande partie de leur responsabilité. Il en va de même pour les frais de carburant et de données mobiles. Les livreurs transportent eux-mêmes l’argent liquide, circulent sur des routes dangereuses et assument les pertes de temps liées à l’attente devant les restaurants ou chez les client·es. Pour l’un des livreurs avec lesquels nous nous sommes entretenu·es, ce transfert des risques a pris une dimension douloureusement concrète. Après avoir été victime d’un accident pendant son travail, il s’est retrouvé blessé et privé de revenus pendant plusieurs mois. N’ayant pas les moyens de financer son traitement, il a fini par emprunter de l’argent à sa famille pour subir une opération chirurgicale et suivre des séances de physiothérapie. Pourtant, lorsque nous lui avons parlé, il envisageait de reprendre son travail de livreur, tant il est difficile de trouver une autre source de revenus au Liban.

La flexibilité est donc inégalement répartie. Les plateformes conservent toute latitude pour décider de la répartition, de l’évaluation et de la rémunération du travail. Elles disposent d’un pouvoir de surveillance sur les livreurs, tandis que ces derniers doivent composer avec l’instabilité et les risques nécessaires au fonctionnement du système. Mais qui surveille ceux.elles qui surveillent?

Seuls, mais ensemble

L’aspect le plus puissant du travail sur les plateformes ne réside pas simplement dans le fait qu’il organise le travail différemment. Il organise aussi les travailleur·euses autrement. Là où l’usine rassemble les travailleur·euses, la plateforme les disperse. Les livreurs se déplacent constamment à travers la ville, acceptent individuellement les commandes, sont évalués individuellement par les client·es et classés selon leurs performances. Leurs collègues deviennent leurs concurrents.

Pour les livreurs syriens, cet isolement se conjugue au racisme, aux restrictions de circulation et à l’insécurité liée à leur statut juridique et à leur titre de séjour. Alors que de plus en plus de travailleur·euses libanais·es ont rejoint le secteur pendant l’effondrement économique, les livreurs syriens ont également exprimé leurs inquiétudes quant au risque d’être remplacés ou désavantagés par les systèmes de récompenses des plateformes.

Lorsque les travailleur·euses ont tenté de rompre cet isolement, la réaction des entreprises de plateformes a parfois été directement préjudiciable. En 2021, des plateformes omniprésentes comme Toters ont violemment réprimé une grève organisée par leurs livreurs, qui réclamaient une augmentation de la rémunération des livraisons. D’autres stratégies consistent à désactiver unilatéralement des comptes, à faire pression sur les travailleur·euses pour qu’iels révèlent l’identité des organisateur·ices, ou encore à menacer leurs collègues de licenciement.

La contradiction est frappante. Les plateformes dépendent des réseaux pour fonctionner, mais perçoivent comme une menace les réseaux que les travailleur·euses créent entre eux.

Pourtant, les livreurs parviennent à se retrouver.

Ils se rencontrent en attendant une commande. Ils échangent des informations. Ils se prêtent du carburant. Ils s’avertissent des zones dangereuses ou des barrages de police. Ils créent des groupes WhatsApp. Ils partagent leurs expériences et, parfois, s’organisent.

Pour une main-d’œuvre dispersée entre les rues et les téléphones portables, les réseaux horizontaux de solidarité peuvent constituer une alternative aux structures syndicales traditionnelles. L’essentiel est de fournir aux livreurs l’espace et les ressources nécessaires pour concevoir ensemble des formes et des structures d’organisation adaptées à leur réalité et capables de répondre aux difficultés matérielles structurelles auxquelles ils sont confrontés en tant que travailleurs.

Il y a quelque chose de profondément humain dans cette démarche. Un système peut individualiser les travailleur·euses, les classer, les hiérarchiser et les mettre en concurrence. Il peut même rendre l’organisation collective presque impossible. Pourtant, les travailleur·euses continuent de recréer des espaces dans lesquels iels peuvent se reconnaître les un·es dans les autres.

Devenir visibles

Nous voyons des livreurs partout : aux feux de circulation, devant les restaurants, sur le pas de nos portes et parfois même lorsqu’ils manquent de percuter nos voitures. Nous les voyons comme des publicités ambulantes pour les entreprises qui les emploient. Mais les «voyons-nous» réellement, en tant que travailleur·euses, pères ou fils, personnes ayant une vie privée ?

C’est précisément en tant que travailleur·euses qu’ils demeurent remarquablement invisibles. C’est peut-être là l’un des tours de passe-passe les plus efficaces de l’économie des plateformes. Elle n’a pas fait disparaître le travail, mais elle a brouillé les relations de travail au point de les rendre presque indiscernables.

L’enjeu n’est donc pas simplement de susciter davantage de sympathie envers les livreurs, de leur donner de meilleurs pourboires ou de les traiter avec plus de politesse. Ces gestes comptent, mais la bienveillance ne saurait remplacer les droits, les assurances, les protections ou le pouvoir collectif. En brouillant les relations de travail sous couvert de flexibilité et de liberté, le fonctionnement des plateformes laisse les travailleur·euses avec peu de protections au regard du droit du travail libanais. Iels fournissent leur travail sans nécessairement être reconnu·es comme des travailleur·euses, ce qui complique l’établissement des responsabilités et affaiblit davantage leur capacité à s’organiser.

L’enjeu est de porter un nouveau regard sur cette moto qui se déplace sur nos écrans lorsque nous suivons notre livraison, et de comprendre ce qu’elle représente réellement : une personne qui travaille, qui possède des droits et qui doit être protégée.

Conclusion

Retour en janvier 2026. Ahmed* est sur scène et partage son expérience avec la troupe d’improvisation, qui lui a demandé : « Que voudrais-tu que les gens sachent de toi ? » Après un long silence, il répond : « Je veux que mes enfants aient une vie meilleure que la mienne, et c’est pour cela que j’accepte de travailler dans ces conditions. Ma vie est terminée, mais la leur est encore en train de se construire. »

Ahmed* a 37 ans.

Au cours de la dernière décennie, j’ai entendu de nombreuses variantes de cette phrase dans différents secteurs à bas salaires. Il y a quelque chose de douloureusement familier dans le fait de voir des travailleur·euses accepter que leur propre vie s’érode pour qu’une personne qu’iels aiment puisse en avoir une meilleure.

Pourtant, il existe une autre similitude qui me donne davantage d’espoir. Les travailleur·euses rendu·es invisibles ont, à maintes reprises, trouvé des moyens de devenir visibles les un·es aux autres. Iels se rencontrent, partagent leurs expériences, construisent des réseaux et finissent par nommer collectivement ce qui leur arrive.

*Les prénoms ont été changés afin de respecter l’anonymat des personnes.

Hind Hamdan est une militante féministe intersectionnelle dont le travail se situe à la croisée des droits des travailleur·euses, du genre et de la migration. Passionnée par la mer, elle croit au pouvoir de l’imagination comme outil de résistance.

Les opinions exprimées dans cet article ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung.

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